Fatima Benomar : « #MeToo est venu compenser une anomalie du système »


Publié le 14.12.2021


INTERVIEW – La militante féministe Fatima Benomar souhaite que la France adopte le modèle espagnol pour lutter contre les violences sexuelles. Elle était l’invitée d’MRG, vendredi 3 décembre.

Le cinéma, le sport, le théâtre, les médias et maintenant la politique, le mouvement de dénonciation des agressions sexuelles #MeToo s’est largement propagé depuis 2017. Fatima Benomar, militante féministe et co-fondatrice de l’association Les Effronté-es, y voit une révélation de l’échec du système français à soutenir et à accompagner les victimes. « En France, quand une femme porte plainte pour viol, ce n’est que dans 10% des cas qu’elle a gain de cause, constate-t-elle. Est-ce qu’on pense qu’un système judiciaire est normal quand il part du principe que 90% des femmes qui portent plainte pour viol sont des menteuses ? » (en 2014, 93,8% des plaintes pour harcèlement sexuel n'ont pas abouti à une condamnation, NDLR.) Pour elle, le mouvement #MeToo est donc « venu compenser une anomalie du système » ou, plutôt, un disfonctionnement.

Le modèle espagnol contre les violences sexuelles

Mais alors que faire pour améliorer ce système ? Fatima Benomar prône le modèle espagnol qui aurait « les meilleurs résultats au monde ». « L’Espagne a mis un milliard d’euros sur la table, annuel, pour faire financer tout un programme de lutte contre les violences faites aux femmes ». En réalité, le pacte d’Etat contre la violence de genre, qui a été conclu en 2017 en Espagne, prévoit 1 milliard d’euros sur cinq ans, soit 200 millions d’euros par an. Un pacte qui contient en revanche plus de 200 mesures. Un programme complet qui commence « dans l’éducation, qui est quand même la mère des combats » pour la militante féministe. Lutter contre le sexisme à l’école, oui, mais aussi mettre des moyens dans la « formation initiale et continue de tous les acteurs qui ont rapport avec les victimes de violences sexuelles » ainsi que dans la prévention. L’accueil des victimes dans les commissariats est particulièrement visé. « La communication du gouvernement va dire : ‘ces femmes, elles n’osent pas appeler le 3919’ mais en fait beaucoup des femmes qui avaient été tuées avaient saisis toutes les démarches possibles. Elle voulait survivre et elles n’ont pas été prises au sérieux » soutient-elle.

La demande de Fatima Benomar est claire : une vraie formation des policiers et non « un PDF » envoyé pour sensibiliser à la prise en charge des victimes. « La première chose à laquelle on se heurte dans les commissariats, et d’ailleurs dans le reste de la société, c’est la question de la crédibilité » assure la militante du collectif #NousToutes. « Une victime, surtout femme, n’a jamais le bon comportement. Si elle est un peu émue et donc un peu éparpillée dans les éléments qu’elle donne, elle a l’air un peu folle, un peu décontenancé, elle n’a pas l’air crédible. Si au contraire elle est très froide, très circonstancielle, on dit ‘c’est bizarre pour une femme victime de viol ou d’agression’, on s’attendrait à plus d’émotions ». Des comportements qui s’expliquent pourtant scientifiquement.

« Si on ne fait pas tout ce programme global, ça ne sert à rien »

La désinformation sur les droits est un autre problème que Fatima Benomar a elle-même expérimenté. Alors qu’elle souhaite porter plainte au commissariat du 11e arrondissement de Paris pour agression sexuelle, le policier lui « a tenu la jambe » pour qu’elle dépose une simple main courante. Une situation qui revient très souvent dans les témoignages de victimes, alors qu’un policier n’a pas le droit de refuser une plainte. « Et au moment de partir, il me dit ‘la prochaine fois, essayez de pas rentrer chez vous à minuit, toute seule’. Et ça, ça ne se réfère à aucune loi » explique-t-elle. « Il n’y a aucune loi qui dit qu’en France, une femme, contrairement aux hommes d’ailleurs, devrait rentrer chez elle accompagné. […] Il se réfère à un ordre social où se sont aux femmes de prendre leur disposition pour ne pas être agressée » regrette Fatima Benomar.

Autre priorité pour la militante : l’accompagnement des agresseurs. « En Espagne, on fait des foyers pour que ces hommes puissent se soigner. Ce n’est pas parce qu’on fait 10 ans ou 20 ans de prison, ou même 5 ans, qu’on en sort débarrassé par ce genre de démon. Il faut des places stratégiques partout » explique-t-elle, avant de réclamer « beaucoup plus d’hébergements pour les femmes victimes » également. Autant de mesures qui doivent former, pour la féministe, un programme global. « Si on ne fait pas tout ce programme global, ça ne sert à rien. On fait des coups de comm’ ».

Changer la présomption d’innocence ?

Outre ces mesures, les règles et les conséquences de la présomption d’innocence pourraient aussi être redéfinies, pour la co-fondatrice des Effronté-es. « Je pense que la présomption d’innocence prime, par exemple, par rapport à la question du salariat. Je ne suis pas pour qu’on vire des personnes sur une présomption. En revanche, tout le reste, tous les avantages, tous les privilèges » n’ont pas leur place. Les exemples sont connus : Roman Polanski, accusé de viols, reçoit un césar. Patrick Poivre d’Arvor, lui aussi accusé de viols, est invité d’honneur du festival littéraire de Saumur. « Tout ça, ce ne sont pas des moyens avec lesquels ils survivent. Ce sont des privilèges » qui devraient donc leur être retirés, selon elle. Mais est-ce que la présomption d’innocence dérange ? La réponse n’est pas tout à fait tranchée par Fatima Benomar qui préfère évoquer un « moment un peu ambivalent où, à la fois on considère que l’homme qui est accusé ne dit pas forcément un mensonge quand il dit qu’il est innocent, et en même temps la femme qui l’accuse, on ne peut pas en tirer comme conclusion que c’est elle qui ment ». La militante regrette surtout le traitement médiatique réservé à la présomption d’innocence. « A chaque fois qu’il y a une affaire qui éclate, au nom de la présomption d’innocence, il y a tout le monde qui, de manière médiatique, publique, s’apitoie sur [l’accusé] […] On en tire la conclusion que les femmes sont des affabulatrices. C’est-à-dire que cette délicatesse, on ne la donne pas aux victimes » assure-t-elle.

Malgré les mesures déjà mises en place ou qui pourraient l’être, l’omerta sur les agressions sexuelles restent difficile à rompre, notamment dans certains milieux comme la politique. Interrogée sur les accusations contre Nicolas Hulot d’agressions sexuelles, Fatima Benomar insiste sur cette difficulté : « la plupart des violences dans le monde politique se font intra-parti. C’est un conflit de loyauté qui pèse très très lourd sur des militantes ». Dois-je me retourner contre mon propre parti ? C’est la question que celles-ci peuvent se poser. Un effet qui s’accentue particulièrement avec les différentes échéances électorales. « On est à même pas 5 mois du premier tour. Vous pensez bien que des militantes ou des femmes politiques qui ont été victimes de leur propre camarade vont avoir un cas de conscience à l’étaler dans la vie publique ou auprès de la justice, quitte à compromettre les chances de leur candidat » souligne-t-elle. A cinq mois de la présidentielle justement, Fatima Benomar ne voit aucun candidat pour mettre en place ces changements. « Si Sandrine Rousseau avait gagné la primaire écologiste, son discours m’intéressait » confie-t-elle. Une chose que ne fait plus spécialement Yannick Jadot.

Ecoutez l’interview en podcast (à 10min54)


Photo : DR


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