Ananda Devi : « au cours de ces 50 ans, je n’ai pas changé dans l’essence de ce que je suis »


Publié le 22.10.2021


INTERVIEW - Deux malles et une marmite, édité par Project'îles et paru le 25 septembre 2021, est le dernier ouvrage d’Ananda Devi. L’écrivaine mauricienne s’adresse à la petite fille qu’elle a été autrefois. Elle explore une intériorité qui touche et émeut. Ses mots tourbillonnent.

MRG : Vous avez choisi de raconter le parcours de toute une vie d’écriture dans Deux malles et une marmite. Est-ce une manière de vous livrer à vos lecteurs ?

Ananda Devi : Après tant de décennies d’écriture, c’était une envie et une nécessité. Je n’avais cependant pas vraiment l’intention d’écrire ce texte maintenant. Je parle du mystère d’écrire. Je suis revenue en arrière pour parler de mes débuts. L’essai m’a permis de dire des choses que je n’avais peut-être pas le courage de dire.

Pourquoi ce titre ?

Pendant l’écriture du texte, je me suis rendu compte qu’il y avait trois moments importants qui m’ont poussée dans cette voie. Le premier, c’était la présence des livres constamment à la maison depuis mon enfance. C’était des livres d’occasion que mon père ramenait de Port-Louis, la capitale de l’île Maurice, dans une malle. Il les ramenait tous les samedis dans notre village, à Trois Boutiques. C’était une fête. C’est ce qui a déclenché cette passion pour la lecture très tôt.

Ensuite la deuxième malle, c’est celle où ma mère gardait tous mes écrits depuis l’enfance. Malheureusement, l’année de sa mort en 1993, je n’étais pas à Maurice. Juste après, il y a eu un cyclone qui a inondé la maison. La malle a été inondée. Comme elle n’était pas là, les personnes qui s’occupaient de la maison ont pensé que c’était des vieux papiers et les ont jetés. Du coup, tous mes écrits de jeunesse jusqu’à l’âge de 23 ans ont disparu. La même année, j’étais orpheline de mère et de mes écrits.

Enfin, la marmite, c’était une anecdote que ma mère m’avait racontée à propos d’une femme de la famille. Cette dernière avait épousé un mari violent. Un jour, alors qu’elle venait d’accoucher d’un bébé, elle avait mal cuisiné le riz. En rentrant, son mari a pris la marmite et l’a renversée sur sa tête. Elle ne s’est plus relevée de son lit…Cette anecdote a vraiment cristallisé l’image de la violence des hommes. Elle est restée dans mon esprit jusqu’à ce que j’arrive à écrire le Sari Vert (2009). Ce sont des instants clefs. Ils ont marqué toute ma vie d’écriture.

MRG : Vous évoquez également des histoires insoupçonnées de votre jeunesse. Pourquoi ces confidences ?

Ananda Devi : C’est pour expliquer que les idées d’un écrivain peuvent jaillir de n’importe où. On finit par avoir un esprit qui est un peu comme une éponge qui peut absorber des choses. On peut aussi les garder en attente jusqu’à ce que cela devienne un texte, une histoire. Comme le passage où je raconte un soir où j’étais à la plage avec mes cousins, le questionnement, le mystère et l’énigme sont restés dans ma tête. J’ai eu envie de creuser, de savoir qui était ce pêcheur fou et nu.

Je raconte ce mystère d’écrire qui fait que soudain quelque chose qu’on devait raconter devient important dans un parcours d’écrivain.

Qu’est-ce que cela fait à l’écrivaine que vous êtes devenue, de s’adresser à la petite fille que vous aviez été ?

C’est quelque chose qui a toujours été présent en moi. Quand je relis les textes que j’écrivais à 15 ans, par exemple, ou même dans Solstices, écrit entre 17 ans à 19 ans, je vois déjà le fondement. Je me dis que finalement, au cours de ces cinquante ans, je n’ai pas changé dans l’essence de ce que je suis mais plutôt dans la maturité, dans le métier… En même temps, je me souviens des terreurs que j’avais d’embrasser cette vocation. À un moment donné, j’avais peur que l’écriture disparaisse de manière inattendue de ma vie.

Je me dis…si aujourd’hui, je pouvais reparler à cette enfant, cette jeune fille et lui dire ne pas avoir peur, de doser et de se battre un peu plus. Même à un demi-siècle de distance, elle n’est pas si éloignée de moi. Je peux encore lui parler.

Les livres débordaient souvent des malles de votre enfance, la raison pour laquelle l’écriture est entrée très tôt dans votre vie. Quel souvenir gardez-vous de cette époque qui a forgé la femme que vous êtes aujourd’hui ?

J’écrivais souvent sur d’autres pays. J’essayais de voyager à travers l’écriture. Je regardais un atlas du monde. Je situais une histoire en Écosse, en Inde, n’importe où, sauf Maurice… Je fréquentais le Couvent de Lorette de Curepipe (un collège) et je suis allée avec les religieuses à Cité Atlee (un quartier dans les environs de Curepipe à Maurice) pour distribuer des jouets pour Noël. C’était la première fois que j’entrais dans un quartier très pauvre. J’ai vu des enfants qui jouaient dans la rue et d’autres faisaient leurs devoirs dans des conditions difficiles. Soudain, la réalité de mon monde, de mon île, me sautait à la figure car j’ai eu une enfance très choyée et protégée. J’ai écrit une nouvelle intitulée La Cité Atlee et je l’ai envoyée au concours de la meilleure nouvelle de la langue française de l’ORTF (Radio France). J’avais 15 ans et ma nouvelle a été primée. Elle a été publiée dans une anthologie et a été lue à la radio. Je me suis rendu compte qu’il fallait que je parle de ce monde qui m’entoure. J’ai commencé à puiser mon inspiration de Maurice. Cela façonnait ma sensibilité de femme aux souffrances qui m’entouraient.

MRG : Dans le même ordre d’idées, qu’avez-vous éprouvé en couchant sur papier vos premières histoires dans Solstices (1977) ?

Ananda Devi : J’y pense toujours. C’était une période de l’adolescence où on se transforme et on devient femme. J’avais vraiment senti une inspiration très forte. J’écrivais d’un seul trait. Parfois, j’étais en classe et j’écrivais pendant toute une journée au lieu de suivre les cours. Je le vois comme un moment charnière de ma vie. Ces histoires sont arrivées dans un souffle à cette époque quasiment mystique.

Pour finir, comment parvenez-vous à toucher jusqu’à émouvoir vos lecteurs ?

C’est vraiment d’écrire avec toute la force de mes émotions. Ce n’est pas un travail ou un acte purement intellectuel. Je dois aussi me mettre tout entière dans ce que j’écris y compris physiquement, émotionnellement et passionnellement. Le lecteur se sent vraiment happé et impliqué dans mes textes. Avec mes personnages, j’essaie d’attirer le lecteur aussi loin à l’intérieur que possible, souvent en disant ‘je’.

 

Propos recueillis par Rachelle Veerasamy

Photo : Umar Timol


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